Être homosexuel à Bruxelles, c'est être constamment confronté à la violence. Qu’elle se manifeste à l'encontre d'un homosexuel, d'une femme, ou de qui que ce soit d’autre, toute violence est inacceptable et doit être combattue activement. Mais les homos sont plus souvent confrontés à une violence verbale que physique, ce qui fait dire à certains qu'il ne faut pas se formaliser, que les gens crient tout le temps, pour un oui ou pour un non. Certes — mais c’est seulement en partie vrai. Dans une grande ville où beaucoup gens vivent côte à côte, les tensions sont bien sûr inévitables. Il y a toutefois une grande différence entre se faire crier dessus parce qu'on n'a pas cédé la priorité assez vite et se faire injurier parce qu'on est homosexuel: ici, l’insulte porte sur l’être. Si tu es constamment insulté pour ce que tu es, ça te bouffe.
Certains réagissent à ces insultes en changeant leur comportement. Ils évitent tout geste qui pourrait instiller «le doute» et donc servir de «justification» à une agression. Il ne s’agit même pas de comportements soi-disant provocants, mais de choses terriblement banales : marcher main dans la main, serrer la personne que l’on aime dans ses bras, … Beaucoup de gays et de lesbiennes n’osent faire ce genre de choses que dans un environnement sûr ou s’ils se savent bien entourés. Si ce n’est pas le cas, ils préfèrent s’autocensurer pour éviter les réactions négatives.
Je fais partie de ces personnes. Ca fait des années que je suis sorti du placard. Dans mon environnement, dans mon travail et dans ma carrière politique, j’ai toujours été très transparent sur le fait que j’étais homosexuel… mais marcher dans la rue main dans la main avec mon mec, je ne l’ose quasiment jamais. Et quand je le fais, je me sens souvent mal à l’aise. Je suis pourtant très amoureux de mon homme, mais je n’ai plus envie de me faire insulter ou d’attirer des regards courroucés, donc je ne le fais pas. J’ai le sentiment qu’ici, quelque chose de très cher m’a été enlevé, et pour ça, j’en veux à ces gens. Imaginez un instant que vous ne puissiez plus jamais montrer de façon spontanée votre affection à la personne que vous aimez. Même quand vous voulez seulement l'embrasser ou serrer sa main dans la vôtre, il faut toujours vérifier : est-ce que je peux ici, est-ce que c’est sûr, est-ce que ça ne va pas nous attirer des ennuis ? A la fin, c’est inhumain. Voilà pourquoi j’ai si peu de compréhension pour les gens ceux qui minimisent les agressions verbales.
Et logiquement, on se demande: comment résoudre le problème ? La réponse n’est pas simple.
Il faut d’abord mettre au grand jour la cause du problème. Qui sont les auteurs ? Des jeunes musulmans frustrés, comme on peut le lire sur de nombreux forums ? Souvent, mais pas seulement. On entend aussi régulièrement parler de jeunes originaires d’Europe de l’Est qui se comportent de façon agressive envers la communauté LGBT. Et l’un des auteurs de la fameuse agression de mi-juin était latino-américain.
En tant que Secrétaire bruxellois à l’égalité des chances, je connais bien la problématique de la violence envers les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transsexuels. L’un des constats que je peux en tirer est que ces actes ne tiennent pas tellement à la religion, mais plutôt à une culture machiste dans laquelle grandissent beaucoup de jeunes Bruxellois. Si dès son plus jeune âge, un garçon a été placé sur un piédestal à la maison, qu'il a reçu au biberon les stéréotypes de ce que c’est qu’être un « vrai mec », mais qu'il a pourtant une faible estime de soi parce qu’il est sans diplôme, sans travail et sans argent, il est presque logique pour ce jeune de se défouler sur les personnes qu’il méprise : les femmes et les homos.
Comment veiller à ce que ces jeunes n’expriment plus leur frustrations en insultant ou en humiliant les autres ? Et comment éviter que des insultes, ils en viennent à la violence physique, comme on le voit chez certains d'entre eux ?
Cela nécessite une double approche. D’abord à court terme: si les gens peuvent penser ce qu’ils veulent, cela ne les autorise pas à faire ce qu’ils veulent. En d’autres termes, si une personne pense qu’elle vaut mieux qu'un homo ou que les homos sont des pécheurs, c’est son problème. Mais cela ne lui donne pas le droit de frapper ou d'insulter systématiquement les autres, car elle franchit les limites. C’est pourquoi il est tellement important que la police intervienne sévèrement contre les auteurs de violence homophobe et qu'elle fasse clairement savoir qu'elle se place du côté des victimes. Les limites seront ainsi posées.
A long terme, il faut changer quelque chose dans la mentalité de ces jeunes. Il faut éradiquer le machisme. Nous vivons dans une société où les femmes jouissent de droits égaux et où les homosexuels ne sont pas considérés comme des gens anormaux. Quelqu’un qui veut fonctionner en bon accord avec cette société doit accepter ce fait et le respecter. J’ai été heureux d’entendre Pascal Smet, le Ministre flamand de l’Enseignement, dire dans l’émission Terzake (VRT) du 21 juin qu'il voulait œuvrer à un changement des mentalités par l’enseignement. C’est absolument nécessaire. Dans combien d'écoles l’homosexualité n’est-elle pour ainsi dire jamais évoquée parce que les professeurs ont peur des réactions négatives des élèves? Même au cours de biologie, il semble qu’on n’ait souvent « pas assez de temps » pour évoquer le sujet.
Puisque les enfants apprennent à l’école comment se comporter dans la circulation, pourquoi ne pourraient-ils pas également apprendre à se comporter avec les autres ? Je suis convaincu que si les règles sont énoncées de façon suffisamment explicites, elles seront plus facilement respectées. Je veux donc adresser un appel à nos écoles, tous réseaux confondus : faites de vos élèves de vrais citoyens. C'est peut-être la leçon la plus importante qu’ils recevront de leur vie.

